Le cinéma itinérant, un atout pour nos campagnes
L’origine du cinéma itinérant mêle l’itinérance artistique issue de la tradition foraine aux idéaux de l’éducation populaire. Jouant un rôle essentiel dans l’accès au cinéma pour toutes et tous et partout, il constitue aujourd’hui l’un des principaux (voire unique) lieux de vie culturels dans nos villages. Convivialité, échanges, ouverture au monde, le cinéma itinérant contribue à créer des liens indispensables à la culture commune d’un territoire rural et pourtant, sa réalité reste mal connue.
« Le cinéma est né itinérant. Dès 1896/97 des entrepreneurs parcouraient villes et villages ou bien animaient les foires dans différents départements de France en transportant leur propre matériel de projection. Progressivement, ces séances se sont organisées en “tournées” dans les communes rurales qui, disposant d’une salle des fêtes, accueillaient des projections en format 16mm. » (Eric Raguet, introduction de l’étude de l’Association Nationale des Cinémas Itinérants, 2015)
Du cinéma partout, pour toutes et tous
Depuis, les circuits de cinéma itinérant se sont beaucoup développés. Selon l’étude de l’Association Nationale des Cinémas Itinérants datant de 2015, plus de la moitié des circuits sont nés entre 1981 et 1985. Aujourd’hui ce sont 116 circuits itinérants qui sillonnent la France. Ils complètent utilement l’offre cinématographique et culturelle locale, accueillent les dispositifs d’éducation aux images et permettent la rencontre et l’échange entre les habitants – souvent éloignés des autres propositions culturelles – et les auteurs et artistes.
Le cinéma itinérant de par son concept même, c’est le cinéma qui va au-devant des spectateurs et non l’inverse. Outils irremplaçables pour lutter contre l’isolement culturel et la désertification du monde rural, de par leur forte capacité d’adaptation, ils offrent des projections presque identiques à celle des salles urbaines et s’installent quasiment partout : salles des fêtes, salles de spectacle ou lieux culturels, anciens cinémas, établissements scolaires, maisons d’arrêt, campings ou villages de vacances, terrains de sport, établissements de soins, églises, cafés, châteaux…
Aujourd’hui, les circuits de cinéma itinérant sont présents dans plus de 2 000 communes et intercommunalités, principalement en territoire rural et péri-urbain : 70% des communes concernées ont une population inférieure à 2 000 habitants. Cela représente chaque année plus d’un million d’habitants assistant aux séances. Plus de 60% des circuits sont labellisés Art et Essai.
Les circuits de cinéma itinérants en Hauts-de-France
En région, ce sont trois circuits de cinéma itinérant qui couvrent l’intégralité des cinq départements : CinéLigue Hauts-de-France (Nord et Pas-de-Calais), Ciné Rural 60 (Oise), Ciné Pop (Aisne et Somme). Cela représente près de 200 points de projection actifs agréés par le CNC. Une centaine de communes supplémentaires accueillent des séances ponctuelles. Chaque année, plus de 100 000 spectateurs des Hauts-de-France bénéficient de près de 2 000 séances de cinéma en salle et d’une centaine de projections en plein-air, grâce aux cinémas itinérants.
Depuis 2018, les trois circuits se sont réunis dans le but de fonder une association régionale, l’ARCI, sous le modèle de l’ANCI, Association Nationale des Cinémas Itinérants. Si vous souhaitez en savoir plus, retrouvez ici une présentation des circuits.
Le public des cinémas itinérants
L’ANCI a publié en 2020 une Etude nationale sur le public des circuits itinérants, en collaboration avec le CNC. Cette étude a permis de mieux connaître les personnes qui fréquentent les projections itinérantes, de comprendre leurs motivations, d’entendre leurs critiques et de souligner de nombreux aspects positifs. Sur 64 circuits et 4 000 personnes interrogées, les principaux retours soulignent : l’attachement du public à ces séances et aux moments de rencontre construits autour des projections, sa confiance et l’intérêt qu’il porte à la diversité de la programmation. Toutefois, le public adulte des cinémas itinérants est souvent âgé et la conquête des plus jeunes n’est pas simple.
Le rôle central des bénévoles
Le mode de fonctionnement de la plupart des circuits s’appuie souvent sur des relais locaux pour la programmation, l’organisation de la tournée et même la réalisation des projections : il repose sur l’apport de nombreux bénévoles. Projeter des films dans des conditions variées mais parfois difficiles, être sur les routes par tous les temps en faisant en sorte que la séance commence à l’heure, exige une démarche militante.
« Sans les bénévoles impliqués dans l’animation de leur commune, et sans leur désir de maintenir une vie sociale et culturelle dans des territoires progressivement délaissés par les services publics et soumis à la transformation d’une société marquée par une réalité économique peu favorable au milieu rural, il n’y aurait pas de cinéma itinérant. La plupart des circuits, même aidés par les collectivités territoriales, ne pourraient assumer seuls un tel service. » (Le cinéma itinérant, étude, 2015)
La place incontournable des communes
Les cinémas itinérants n’existeraient pas non plus sans le soutien des collectivités territoriales.
Dans la majorité des cas, les circuits passent avec les communes un accord fixant les conditions d’accueil et les obligations de chacun. Il ne s’agit pas forcément d’une contribution financière. La mise à disposition gratuite de locaux ou d’emplacements pour les projections est une règle très répandue. Il est également fréquent que les communes mettent des personnels à disposition, communiquent sur les séances, accueillent les publics ou prennent en charge des places de cinéma pour les scolaires, habitants…
Des financements publics essentiels
Le cinéma itinérant est un investissement humain et financier de chaque jour dont l’équilibre est fragile.Toute l’année, les circuits vont là où ce n’est pas rentable, afin d’amener le cinéma partout, pour toutes et tous, à une époque où créer du lien est particulièrement essentiel.
Contrairement à une salle fixe, une séance itinérante demande entre 6 et 10 heures de travail, des frais spécifiques (camion et entretien, frais de carburant, temps de déplacements et d’installation pour les salariés) et la billetterie ne suffit pas à couvrir toutes les charges. Plus encore que les salles, les circuits de cinéma itinérant s’appuient sur des financements publics, et ce d’autant plus que leurs recettes propres sont réduites et leurs frais importants.
Regards nationaux : quels défis pour l’itinérance demain ?
Anne Lidove, Déléguée générale de l’ANCI
Le cinéma itinérant traverse-t-il une période charnière ?
Le secteur fait face à un paradoxe fort : la demande des communes n’a jamais été aussi importante, mais les équilibres économiques sont fragilisés.
Si la fréquentation reste supérieure aux niveaux d’avant-Covid, la hausse des charges et la stagnation des financements publics remettent en question un modèle déjà structurellement déficitaire.
« Nous sommes attendus partout, mais nous ne pouvons pas toujours répondre », résume-t-elle.
Quels sont les leviers activés aujourd’hui au niveau national ?
L’ANCI concentre désormais son action sur trois axes :
- le renforcement du dialogue avec l’État et les collectivités pour faire reconnaître pleinement la mission d’aménagement culturel du territoire ;
- la professionnalisation et le soutien à l’emploi, grâce notamment aux dispositifs issus du plan ruralité ;
- la modernisation des outils numériques afin d’alléger la charge administrative de structures aux équipes très réduites.
Au-delà de la défense budgétaire, il s’agit d’accompagner une montée en compétences et de consolider durablement les structures.
Quelles priorités pour les années à venir ?
La question du renouvellement des équipes et du bénévolat est centrale, tout comme celle de la jeunesse des publics. Les circuits multiplient les formes d’accompagnement, développent des temps forts et investissent davantage les partenariats éducatifs pour rajeunir leur audience.
Parallèlement, la transition technologique (renouvellement du matériel, évolution vers le laser) et la recherche de financements complémentaires, notamment via le mécénat, constituent des enjeux structurants.
Pourquoi cette bataille dépasse-t-elle le seul champ du cinéma ?
L’itinérance ne relève pas uniquement de la diffusion culturelle. Elle participe d’un équilibre territorial plus large. Dans de nombreuses communes rurales, le cinéma itinérant, avec les médiathèques, demeure l’un des rares services culturels réguliers.
À l’heure où les fractures territoriales et le sentiment d’abandon s’accentuent, maintenir ces rendez-vous culturels devient aussi une question de cohésion sociale et démocratique.