« Le cinéma leur apprend à regarder autrement »
Professeure de français et de cinéma-audiovisuel au lycée Jean Rostand à Roubaix, missionnée auprès du rectorat de Lille pour le dispositif Lycéens et apprentis au cinéma, Samira Boulhaïs accompagne depuis de nombreuses années les élèves dans leur découverte des images. Elle revient sur la place du cinéma dans son parcours d’enseignante, sur ce qu’il apporte aux jeunes et sur la nécessité de former aujourd’hui des spectateurs avertis.
Le cinéma a-t-il toujours fait partie de votre pratique d’enseignante ?
Oui, assez rapidement. Je suis entrée dans le métier comme professeure de français et, très vite, j’ai utilisé le cinéma dans mes cours, notamment à travers les adaptations cinématographiques d’œuvres littéraires.
J’ai aussi inscrit mes élèves à Collège au cinéma dès mes premières années d’enseignement. Je me souviens encore de ces premières expériences : c’était magique de voir des élèves découvrir des films en salle.
En 2008, un proviseur m’a confié l’enseignement de l’option cinéma-audiovisuel. J’ai découvert cette discipline un peu sur le tas, puis je me suis formée au fil des années. Aujourd’hui, j’enseigne davantage le cinéma que le français.
Depuis dix ans, je suis également professeure missionnée auprès du rectorat de Lille pour Lycéens et apprentis au cinéma. Cette mission me permet d’accompagner les enseignants et d’observer la richesse des projets menés autour des films en classe.
Je suis aussi contributrice de Fenêtre sur Cours, la lettre d’information numérique de la CASEAC, qui partage des ressources autour du cinéma et de l’audiovisuel avec les enseignants.
En quoi le cinéma est-il un outil pédagogique pour vous ?
Le cinéma est un support qui leur est familier. Les élèves regardent énormément de choses, notamment des séries. Ils sont vraiment consommateurs d’images.
Alors que le français, et notamment la lecture, c’est parfois plus compliqué. Quand on leur propose un livre, la première réaction peut être : « Madame, il y a combien de pages ? ». Ils ont du mal à entrer dans la lecture, à faire ce travail d’imagination à partir des mots.
Normalement, quand on lit, on se fait un peu son cinéma dans sa tête. Mais ce travail-là ne se fait plus forcément.
Avec le cinéma, ils partent déjà d’un langage qu’ils connaissent. Pour autant, cela ne veut pas dire que tout est simple. Quand on les emmène vers un cinéma plus exigeant, plus éloigné de leurs habitudes, il faut les accompagner.
Il faut leur mettre le pied à l’étrier.
Comment accompagnez-vous les élèves dans la découverte de films qu’ils n’auraient pas spontanément choisis de voir ?
Je ne leur donne pas toujours les clés. Parfois, je considère que cela fait partie du travail du spectateur de découvrir un film, de rester attentif aux premières minutes, de repérer les personnages, l’action.
Mais pour certains films plus complexes, je vais davantage préparer la rencontre. On peut faire émerger des hypothèses à partir d’une affiche, réfléchir au titre, observer une bande-annonce ou donner quelques éléments sur le contexte.
Ce qui est important, c’est de les accompagner sans faire disparaître la découverte.
En quoi le cinéma aide-t-il les élèves à développer leur esprit critique ?
Les élèves ont souvent des avis très tranchés. Ils aiment ou ils n’aiment pas. En revanche, ils ont parfois du mal à expliquer pourquoi.
Notre rôle est de les amener à réfléchir aux critères qui permettent de juger une œuvre. Un film est une œuvre complexe, collective. On peut s’interroger sur le scénario, la mise en scène, le jeu des acteurs, le travail du son ou de l’image.
L’idée est aussi de leur apprendre à nuancer leur regard.
Je me souviens d’une anecdote avec Les Demoiselles de Rochefort. Au milieu de la projection, un élève de terminale est venu me voir et m’a demandé : « Madame, est-ce que je peux sortir de la salle ? » Je lui ai demandé pourquoi, et il m’a répondu : « Je trouve le film insupportable. » Donc évidemment, je lui ai dit « non ». Après la projection, on en a discuté. Il m’a expliqué que, quand il regarde un film, il entre dans l’histoire, il y croit. Mais à un moment donné, dans Les Demoiselles de Rochefort, les personnages arrêtent de jouer et se mettent à chanter. Pour lui, ce n’était plus vraisemblable, ce n’était plus crédible.
On a donc essayé de prendre un peu de recul ensemble. Il a finalement reconnu que les scènes chantées et dansées étaient très bien construites, que la chorégraphie était harmonieuse. Il n’aimait toujours pas forcément le film, mais il était capable d’en reconnaître les qualités.
C’est exactement ce que l’on cherche à construire : un regard plus précis et plus argumenté.
Avez-vous le sentiment que le regard des élèves évolue au fil de l’année ?
Oui, je pense que le regard évolue.
Aujourd’hui, le cinéma est un peu banalisé. Avec les plateformes, ils peuvent regarder beaucoup de choses, mais ils peuvent aussi arrêter très vite si le film ne les accroche pas.
Ils ont appris à consommer les contenus.
Notre rôle, c’est justement de les faire sortir de cette posture de consommateur pour les amener vers celle d’un spectateur averti.
Avec les élèves qui font cinéma-audiovisuel, je vois vraiment une évolution. Certains me disent : « Madame, maintenant je ne regarde plus les films de la même façon. »
Ils commencent à se demander : comment ils ont fait ce plan ? Où est placée la caméra ? Pourquoi la musique intervient à ce moment-là ?
Il y a une sorte de déformation professionnelle qui s’installe, mais c’est aussi une manière de mieux comprendre les images qui les entourent.
Y a-t-il un moment ou une réaction d’élève qui vous a particulièrement marquée ?
Il y en a beaucoup.
Quand je les emmène au cinéma, je suis souvent debout au fond de la salle et je les observe. Et parfois, quand je vois cinquante paires d’yeux qui sont complètement accrochées à l’écran, je sais qu’il se passe quelque chose.
Ils réagissent : ils rient, ils ont peur, ils sont choqués, ils pleurent…
Je pense notamment au Tombeau des lucioles. À la fin du film, les élèves sont en larmes. Pourtant, c’est un film d’animation.
C’est ça aussi l’expérience cinématographique : être dans une salle, dans le noir, sans téléphone, pendant une heure trente ou deux heures. C’est une parenthèse, un moment suspendu.
À quel moment avez-vous le sentiment qu’un élève rencontre vraiment un film ?
Je crois que c’est quand il n’est plus dans une simple consommation du film, mais dans une véritable expérience.
Quand je vois leurs yeux fixés sur l’écran, quand ils réagissent, quand ils sont complètement absorbés, je sais qu’il se passe quelque chose. Et parfois, à la fin, ils applaudissent. C’est assez troublant. Au cinéma, on ne s’y attend pas forcément, mais quand cela arrive, on se dit qu’ils ont vraiment été embarqués.
Je travaille à Roubaix, avec des élèves qui n’ont pas tous le même accès à la culture en dehors de l’école. Certains ne vont pas au cinéma en famille, certains n’ont pas forcément de livres à la maison.
Alors quand je vois ces moments de découverte collective, je me dis que notre rôle est vraiment important et que j’ai rempli ma mission.
Pourquoi est-il important de continuer à accompagner les jeunes dans leur découverte des images ?
Parce que le cinéma est omniprésent aujourd’hui.
Il faut leur apprendre à faire le tri, à prendre du recul, à comprendre ce qu’ils regardent. Il y a énormément de contenus disponibles, mais tout ne se vaut pas.
Il faut aussi leur donner des références. Un élève qui fait cinéma-audiovisuel doit connaître Hitchcock, Truffaut, Godard, mais aussi des cinéastes contemporains.
Il faut leur apprendre à décoder ce langage, à prendre du recul, à devenir des spectateurs avertis.
Mais le cinéma ne sert pas seulement à ça. Il nous parle aussi de l’humanité, de la société, du monde dans lequel on vit. Il peut contribuer à l’éducation du jeune spectateur et ouvrir des discussions sur des sujets essentiels.
Au-delà des programmes scolaires, avant d’être enseignants, nous sommes aussi des formateurs de jeunes citoyens. Le cinéma a toute sa place dans cette mission.
Et puis il y a aussi quelque chose de très important : préserver la magie du cinéma. À une époque où les images défilent en permanence, il faut continuer à faire en sorte que le cinéma reste ce moment suspendu, dans une salle obscure, pendant deux heures. La notion de plaisir est essentielle, mais la notion de travail aussi, parce que le cinéma est un objet d’étude à part entière.
Pour aller plus loin
Fenêtre sur Cours, la lettre d’information numérique sur le cinéma de la CASEAC
Pour s’abonner : https://draeac.site.ac-lille.fr/cinema-audiovisuel/