ÉCRIRE UN FILM AVEC LE RÉEL
Rencontre avec Léa Pernollet, scénariste de documentaire
Derrière chaque film, il y a une écriture. Invisible, parfois mal comprise, elle est pourtant déterminante. À travers ce portrait, la scénariste Léa Pernollet revient sur son parcours et éclaire la spécificité de l’écriture documentaire, entre exigence de pensée, rapport au réel et travail collectif.
Léa, peux-tu revenir sur ton parcours et ce qui t’a amenée vers l’écriture ?
Je suis partie au départ pour faire des études de médecine, quelque chose de relativement classique, mais je me suis rendue compte en terminale que je n’avais pas envie de faire ça. Tout m’intéressait, mais je ne voulais pas consacrer ma vie à la médecine.
Je me suis orientée vers une prépa littéraire parce que ce que je préférais, c’était les matières littéraires. Et c’est là que le cinéma a pris une place importante. Pendant ma deuxième année de prépa à Lille, j’ai passé énormément de temps dans les salles de cinéma, j’ai écumé les cinémas de la ville et je me suis rendue compte que ce n’était plus un simple hobby.
À ce moment-là, j’ai pensé à la Fémis. J’ai continué des études d’anglais sans vraiment m’y investir, tout en préparant le concours. C’était la seule école publique que j’avais identifiée, parce que je ne voulais pas demander de l’argent à mes parents pour ça.
J’ai passé le concours en scénario, que j’ai eu, sans connaître vraiment les autres métiers, mais avec l’envie claire de faire du cinéma. J’avais déjà un rapport très fort à l’écriture, je lisais beaucoup, j’inventais des histoires depuis l’enfance, je faisais des petits livres que j’illustrais moi-même. Donc j’avais déjà ce rapport au texte, bien avant les claviers.
Comment le documentaire s’est-il imposé dans ton parcours ?
Il s’est imposé progressivement. J’ai participé à plusieurs jurys étudiants, notamment au festival du court métrage, et aussi au festival « Traces de vie ». Là, j’ai découvert un autre pan du cinéma que je connaissais peu et qui m’a tout de suite intéressée.
Mon premier vrai contact professionnel avec le documentaire, c’était Le Sourire d’Averroès. C’est là que je me suis frottée à l’écriture documentaire proprement dite, notamment à travers l’écriture des dossiers.
Comment définirais-tu ton métier de scénariste de documentaire de création ?
Pour moi, au fond, c’est la même chose que la fiction. Écrire un film, c’est d’abord penser un film. C’est savoir ce que le film raconte, ce que j’ai envie de raconter, et construire un point de vue.
Je ne me vois pas du tout comme une mécanicienne du scénario. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la seule construction dramaturgique, mais ce que le film raconte, le regard qu’on porte sur le monde.
En fiction, on a tendance à penser d’abord à l’histoire, aux personnages, à la dramaturgie. En documentaire, j’ai plutôt le sentiment qu’on part du sujet et du point de vue sur le réel.
Comment écris-tu avec un réel que tu ne maîtrises pas ?
C’est une question qui revient souvent. Et en fait, je réécris tout le temps. Le réel impose de réinterroger le projet en permanence.
Je travaille à définir un angle, un point de vue, à identifier ce qui m’intéresse dans une situation, mais je dois rester ouverte à ce qui va se produire. On peut imaginer des choses, surtout quand certains événements sont prévisibles, mais rien n’est figé.
Dans ce cadre, je me positionne comme la garante du fil rouge. Même si je ne suis pas sur place au tournage, j’essaie de maintenir une direction, non pas narrative au sens strict, mais en termes de point de vue.
Pour moi, l’enjeu principal, c’est de trouver sa juste place face au réel. Ne pas être trop en avance, ni en retard.
Comment se construit le travail avec les réalisateurs, les réalisatrices et les personnes filmées ?
Je pars toujours du concret. Les réalisateurs, réalisatrices arrivent souvent avec des images, des repérages, parfois déjà des rencontres avec les personnes filmées. Ça me permet de voir très vite à quoi le film peut ressembler.
On écrit ensemble. Certains cinéastes aiment écrire eux-mêmes, d’autres beaucoup moins. Je m’adapte à chaque situation.
Il y a un travail d’écriture au sens classique, mais aussi énormément d’échanges oraux. On passe beaucoup de temps à parler du film, à tester des idées, à reformuler.
Ensuite, on met en commun les textes, souvent via des outils partagés, et on avance en aller-retour. C’est un travail très collaboratif, proche d’un ping-pong intellectuel.
Je suis aussi très attachée à la relation avec les personnes filmées. Pour moi, on ne fait pas des films sur les gens, on fait des films avec les gens. Ils sont informés, impliqués, ils font partie du processus. Cette relation de confiance est essentielle.
Jusqu’où peux-tu intervenir dans la fabrication d’un film, du tournage au montage ?
Je peux aller très loin dans le processus, notamment sur les questions de son, et jusqu’au mixage. Lorsqu’il y a une voix-off, elle fait pleinement partie de mon travail d’écriture. Je m’intéresse à la mise en scène en documentaire, car un scénario contient déjà une forme de mise en scène implicite. Quand les équipes le souhaitent, je peux intervenir sur l’ensemble du processus, tant que cela fait sens dans la collaboration.
On peut m’appeler en cours de tournage, souvent dans des situations d’urgence ou de doute. Je suis là pour aider à prendre du recul : comprendre ce qui se passe, voir comment une situation résonne avec le film, et si elle s’inscrit dans le fil narratif. Je joue un rôle de garant du fil rouge, mais toujours en dialogue avec les équipes, jamais en position d’imposition.
Au montage, je suis régulièrement sollicitée. Je vois des versions, parfois plusieurs, et je me rends sur place pour échanger avec les monteurs, les cinéastes et parfois les producteurs. À ce stade, il s’agit d’un travail de dramaturgie. On analyse les séquences, on regarde ce qui fonctionne ou non, comment le film tient. Le montage est une véritable continuation de l’écriture. C’est même un moment où le film se réécrit profondément.
Comment décrirais-tu ton rythme de travail et ton rapport à la recherche ?
Quand je m’engage sur un film, cela s’étale souvent sur un an ou plus. Je travaille généralement sur deux à trois projets en parallèle, avec des phases de recherche, des périodes plus calmes, puis des accélérations avant les dépôts en commission.
La recherche est centrale. Elle est souvent menée en parallèle entre moi et les cinéastes. Chacun travaille de son côté, puis on se retrouve régulièrement pour confronter nos matériaux. Cela peut être des archives, des enregistrements, des notes de terrain. On avance ainsi par itérations, avec des points réguliers, sans se saturer mutuellement d’informations.
Comment vis-tu la reconnaissance de ton métier ?
C’est encore un métier assez mal identifié. Le rôle de scénariste de documentaire est souvent méconnu, parfois incompris, même dans le milieu professionnel.
Je suis créditée au générique, c’est obligatoire légalement, mais il arrive encore que cette reconnaissance soit négligée dans certains contextes, ce qui est difficile.
Cela dit, dans les cercles de scénaristes et au sein d’associations professionnelles, la reconnaissance est plus forte.
Quel regard portes-tu sur l’évolution du documentaire ?
Je n’ai pas l’impression d’avoir vécu une rupture très nette, mais j’observe des évolutions dans la diffusion, notamment avec une place plus importante accordée au documentaire de création.
En parallèle, il y a aussi des dérives : formats très normés, logique de narration plus standardisée, pression des plateformes.
Mais globalement, je constate surtout un intérêt croissant des jeunes générations pour le documentaire, probablement lié à un besoin de rapport plus direct au réel.
Qu’est-ce qui te motive à continuer et quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui veut faire ce métier?
Ce qui me motive, ce sont les rencontres. C’est un métier qui me permet de découvrir des personnes, des milieux, des histoires très différentes. J’ai une curiosité très forte, et ce travail me permet de la nourrir en permanence. Même si un film ne se fait pas, il reste toujours une expérience vécue, des échanges, des lieux, des fragments de réel. Cela change profondément le rapport au travail d’écriture.
Je conseillerais de travailler en binôme dès le départ, autant que possible. Arriver à deux, avec un réalisateur ou une réalisatrice, permet de sécuriser la collaboration et de trouver plus facilement sa place auprès des productions.
Et surtout, il faut rencontrer des gens, tester des collaborations, et accepter que ce métier se construit progressivement, dans le temps long.
Les qualités selon Léa pour exercer ce métier
Il faut accepter de ne pas tout contrôler. Ça demande de l’humilité, de la confiance, et une forme d’acceptation de l’incertitude.
Il faut aimer les gens, c’est essentiel. S’intéresser profondément à la nature humaine, aux parcours, aux situations.
Je travaille avec des choses qui relèvent aussi de la psychologie, de la sociologie, de l’anthropologie, même si je ne le formule pas comme ça dans mon travail quotidien.
Au fond, ce métier dépasse largement l’écriture. C’est une manière d’être au monde, de regarder, d’écouter, de construire avec les autres.
C’est une aventure humaine.