FFEVAS - Cinéma et éducation affective : l’engagement audacieux d’un festival amiénois
Marie Backeland, directrice de La Fabrique d’Images, fondatrice du seul festival en France dédié au cinéma et à l’éducation à la vie affective et sexuelle, revient sur la genèse et les ambitions du FFEVAS, qui aura lieu, pour sa deuxième édition, du 4 au 7 mai 2026 à Amiens. Engagée et investie dans de multiples projets alliant convictions sociales et goût pour les récits en images, elle nous partage sa conviction : le cinéma, outil puissant, peut transformer les regards et les consciences.
Comment est née l’idée de créer le Festival du film d’éducation à la vie affective et sexuelle à Amiens ?
Le festival est né d’un constat très simple : il n’existait rien de tel en France.
J’accompagnais deux réalisatrices, Pauline Molozay et Marguerite Chadi, sur leur documentaire La première fois n’existe pas. Grâce à une aide d’Amiens Métropole, elles se sont rendues au Sex Education Festival de Terrassa, en Espagne. Je leur avais demandé de vérifier s’il existait un équivalent français. Il n’y en avait pas.
On est donc allées voir sur place. Et là, ça a été une évidence : une heure de films, une heure d’échanges, des séances pour tous les âges… et des salles pleines.
On s’est dit : on doit le faire à Amiens.
On a repris le modèle en y ajoutant une dimension plus festive et plus militante, avec un village associatif. Le festival est devenu à la fois un espace de projection, de débat et de rencontre.
Pourquoi avoir choisi le cinéma et le court métrage pour aborder ces questions ?
Le cinéma est notre outil de travail. À La Fabrique d’Images, on fait de la médiation à partir du cinéma depuis des années, dans les écoles, les collèges et les lycées. On anime aussi un ciné-club féministe dans les quartiers sud d’Amiens.
On a commencé par intervenir sur des sujets comme les menstruations, puis on s’est très vite rendu compte que les élèves avaient envie d’aborder des questions plus larges autour de la sexualité. Un jour, une élève m’a demandée : “Est-ce qu’on est encore vierge si on a été violée ?” La prof était démunie. Moi aussi.
À partir de là, on a décidé de se former, de préparer des interventions spécifiques sur la vie affective et sexuelle, pour pouvoir répondre à ces questions.
Le cinéma est un outil formidable pour aborder les tabous, pour créer de l’empathie, pour se projeter. Un film peut changer une vie. Les réalisateurs, les réalisatrices s’emparent largement de ces thématiques, mais leurs films trouvent parfois difficilement des espaces de diffusion. Parce que c’est difficile de programmer un film sur l’inceste, par exemple. Et pourtant, ce sont précisément ces films-là qui peuvent libérer la parole, briser le silence.
Les thématiques abordées sont parfois sensibles. Quel rôle le cinéma peut-il jouer pour ouvrir le dialogue ?
Le cinéma est un miroir de notre société. Et aujourd’hui, la société évolue, elle se réveille sur ces questions. Les jeunes cinéastes veulent parler de consentement, lutter contre les violences sexistes et sexuelles, briser les tabous autour de l’inceste. Et ils le font avec force, avec sincérité, avec engagement. Quand on les invite à venir accompagner leurs films, ils répondent présents. Aucun réalisateur ou réalisatrice n’a refusé de venir au FFEVAS. Parce que ces films sont faits pour être partagés, pour susciter le dialogue.
Le FFEVAS devient aussi un lieu de rencontre pour des cinéastes engagés.
Quel regard souhaitez-vous proposer aux jeunes spectateurs ?
Avant tout, on veut faire de la prévention. Dire aux jeunes que leur corps leur appartient. Que personne n’a le droit d’y toucher sans leur consentement. Que la violence n’a pas sa place dans les relations.
On aborde aussi les dangers, notamment ceux liés aux réseaux sociaux.
Mais il ne s’agit pas uniquement de prévenir. On choisit aussi de montrer des histoires positives, des relations saines, égalitaires. Parce que c’est important de créer des références.
On leur dit les choses, mais surtout, on leur montre.
Comment avez-vous pensé l’équilibre entre artistique et éducatif ?
On ne choisit pas. On exige les deux.
On ne programme pas de films amateurs ou d’ateliers si la qualité n’est pas au rendez-vous. La démarche artistique est essentielle. Si un film traite d’un sujet important mais que le jeu d’acteur, d’actrice est faible, ou que l’image et le son ne suivent pas, on ne le retient pas.
Mais à l’inverse, un film très esthétique sans fond ne suffit pas non plus. Il s’agit d’un équilibre constant entre exigence artistique et portée éducative.
Pourquoi impliquer directement les jeunes dans le festival ?
Le FFEVAS est d’abord fait pour eux. Ils manquent d’espaces pour apprendre, échanger et poser des questions sur la vie affective et sexuelle.
Or, ce sont eux qui sont directement concernés. Selon l’INSERM, trois enfants par classe sont victimes d’inceste. C’est une réalité.
Notre région est particulièrement touchée par les violences intrafamiliales. L’Éducation nationale agit, notamment à travers les programmes EVARS, mais elle ne peut pas tout porter seule.
Les associations, les artistes, les réalisateurs, les réalisatrices ont aussi un rôle à jouer dans ces évolutions de société.
Vous avez reçu 625 films cette année. Quelles tendances observez-vous ?
Environ 70% des films reçus sont réalisés par des femmes, et près de 20% par des personnes qui ne se définissent pas dans un genre binaire.
La majorité des films viennent de France (environ 85%), mais aussi de Belgique, du Canada, du Brésil ou encore d’Espagne. Ce sont majoritairement des fictions.
On observe une forte présence de jeunes femmes et de personnes queer, qui racontent des histoires qui les concernent directement, en lien avec leurs réalités.
Que souhaitez-vous que les spectateurs retiennent ?
J’aimerais qu’une jeune fille lesbienne reparte du festival en n’ayant plus peur d’aimer.
Qu’une personne en questionnement sur son genre comprenne qu’elle n’est pas seule, et que des chemins existent.
J’aimerais aussi que les jeunes déconstruisent avec nous certains mythes, notamment celui de l’amour romantique tel qu’il est encore souvent représenté.
Qu’ils et elles trouvent de nouvelles références : des relations respectueuses, égalitaires. Parce que l’amour ne devrait jamais faire souffrir. Et encore moins détruire.
Pour en savoir plus :
- Site de l’association La Fabrique d’Images
- Page Facebook
- Page Instagram : @ffevas_festival
Crédits photos © FFEVAS – La Fabrique d’Images