Faire vivre le cinéma sur un territoire
regards croisés sur deux réalités de l’exploitation
Derrière chaque séance de cinéma se cachent des choix, des rencontres et souvent beaucoup d’ingéniosité. Comment programme-t-on des films pour des publics différents ? Comment fait-on exister le cinéma là où il n’y a pas toujours de salle ? À Amiens, des étudiants en cinéma ont échangé avec deux professionnels qui font vivre les films au plus près des territoires.
Faire découvrir les réalités du terrain
C’est pour mieux comprendre ces enjeux que les étudiants du Master Cinéma Analyse, critique, valorisation et programmation de l’UFR des Arts d’Amiens ont participé, de septembre à décembre 2025, à un cycle de rencontres professionnelles, en partenariat avec l’Acap.
Directeurs de festival, responsables associatifs, programmateurs ou professionnels de musée sont venus présenter leurs parcours et partager les réalités de leurs métiers.
Parmi ces échanges, une rencontre était consacrée à l’exploitation cinématographique. Deux professionnels aux pratiques très différentes sont venus dialoguer avec les étudiants : Alexis Gonçalves, directeur du cinéma municipal Le Rex à Abbeville, et Uri Romero, directrice du circuit itinérant Ciné Rural 60.
Deux modèles d’exploitation, deux contextes, mais une même mission : permettre l’accès aux œuvres.
Deux modèles d’exploitation, deux réalités de terrain
Le Rex à Abbeville : reconstruire un public
Cinéma municipal de trois salles, le Rex a rouvert en 2018. Longtemps seul cinéma de la ville, il fonctionnait auparavant sur un modèle privé orienté vers une programmation grand public. L’arrivée d’un multiplexe en périphérie et la fin de la délégation de service public ont conduit la Ville à reprendre l’établissement en régie municipale et à affirmer un positionnement Art & Essai.
Classé Art & Essai depuis 2020, le Rex cumule aujourd’hui quatre labels : Recherche & Découverte, Jeune Public, Patrimoine & Répertoire et Court Métrage. Cette évolution s’est accompagnée d’un important travail de pédagogie, de communication et de construction progressive d’un nouveau public, dans un contexte marqué par la crise sanitaire.
Les résultats témoignent de cette dynamique : de 13 000 entrées la première année, le Rex atteint près de 39 000 entrées en 2024. Une fréquentation encore en développement, mais qui confirme son ancrage dans le paysage culturel local.
« On fonctionne avec une programmation directe, c’est-à-dire que c’est moi qui contacte directement le distributeur si je veux programmer un film. On ne dépend ni d’un groupe ni d’une entente de programmation. C’est une grande force. »
Alexis Gonçalves
Cette liberté s’inscrit dans une logique de service public : tarifs accessibles, complémentarité avec l’autre cinéma de la ville, implantation en centre-ville et partenariats avec les structures éducatives et associatives locales.
>> Ecoutez et découvrez l’histoire d’Alexis – Podcast Les inattendus
Ciné Rural 60 : le cinéma qui se déplace vers les publics
Ciné Rural 60 est le circuit itinérant de l’Oise. Avec quatre ensembles de projection mobiles, l’équipe intervient dans tout le département, transformant des salles des fêtes en véritables lieux de projection le temps d’une séance.
« On a quatre écrans, c’est comme si on avait quatre salles, sauf qu’on n’a pas les murs. »
Uri Romero
Chaque mois, une sélection d’une dizaine de films est proposée aux délégués locaux, souvent bénévoles, qui choisissent les séances programmées dans leur commune. La programmation est ainsi participative et ancrée dans les dynamiques locales.
L’équipe salariée — neuf personnes — assure la coordination administrative, technique, culturelle et logistique. Le circuit représente entre 60 et 100 séances par mois, sans compter les scolaires, ateliers et projections en plein air estivales.
Fonctionnant sur un modèle associatif, Ciné Rural 60 s’appuie sur un réseau dense de partenaires (ANCI, ARCI HDF, Acap). Transport du matériel, installation, communication locale et planification des tournées font partie du quotidien. Chaque projection est le résultat d’un travail collectif avec les communes.
>> Voir la vidéo portrait Ciné Rural 60 par l’AFCAE
Programmer : un exercice d’équilibriste
Au Rex, la programmation est hebdomadaire et dense, avec environ soixante séances par semaine. Chaque choix doit composer avec plusieurs paramètres : quotas liés aux labels, équilibre entre les films, diversité VF/VOST, rendez-vous réguliers et événements.
Visionnages, repérages en festivals, échanges avec les distributeurs et analyses de fréquentation font partie du travail.
« Quand on se programme seul, on a la liberté de jongler avec les besoins de notre public. On tente. C’est une prise de risque permanente. »
Alexis Gonçalves
Pour Ciné Rural 60, les contraintes sont différentes. L’accès aux films intervient souvent en quatrième ou cinquième semaine d’exploitation. La programmation se construit deux mois en amont, avec des propositions envoyées aux communes.
S’ajoutent des contraintes matérielles : déplacements constants, projections uniquement en version française (lisibilité des sous-titres), durée limitée des films pour le confort des spectateurs. Malgré cela, le circuit détient trois labels Art & Essai, renouvelés chaque année avec fierté.
Quand la séance devient un événement
Dans les deux modèles, l’action culturelle est centrale.
Au Rex, l’éditorialisation de la programmation passe par des rendez-vous réguliers, des temps forts nationaux, des festivals comme les Rencontres du Cinéma Britannique ou Cinémondes, et des événements locaux. L’enjeu : fidéliser les publics et créer une relation de confiance durable.
Pour Ciné Rural 60, chaque projection est souvent un événement en soi. La médiation s’adapte à des publics parfois éloignés des pratiques cinématographiques. Débats, ateliers et dispositifs nationaux permettent d’ouvrir l’accès à des œuvres variées.
« Le circuit participe à l’aménagement du territoire et à la dynamisation du tissu culturel dans des communes parfois très éloignées des propositions culturelles. »
Uri Romero
Le cinéma comme lien
Ces échanges ont permis aux étudiants de mieux saisir la diversité des métiers de l’exploitation et les réalités de terrain qu’ils impliquent.
Deux modèles, deux contextes, mais une même conviction : le cinéma reste un puissant outil de lien, de découverte et de partage.
Qu’il s’installe durablement dans une salle ou qu’il circule de commune en commune, il repose avant tout sur des professionnels engagés qui défendent une vision culturelle du cinéma et un accès aux œuvres pour tous.