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La vie après Siham « Filmer, c’était une manière de continuer à faire lien »

Entretien avec Namir Abdel Messeeh

Filmer pour ne pas rompre le lien, filmer pour reconstruire un récit après la perte. Avec son nouveau film, La vie après Siham, en salles le 28 janvier, Namir Abdel Messeeh poursuit une œuvre intime, où la famille devient un terrain de cinéma, de mémoire et de transmission. Entre archives personnelles, humour salvateur et questionnement sur le geste de filmer, le cinéaste livre un film puissant, qui interroge notre rapport aux parents, au deuil et à la vie.

Ton nouveau film sort en salles en janvier. Comment est née l’envie – ou la nécessité – de le faire ?

Il y a deux choses différentes : l’origine du film et l’origine du fait de filmer ma famille. J’ai toujours filmé ma famille. Dès que j’ai eu un caméscope, mes premiers “cobayes”, c’était eux. Mais filmer ne veut pas forcément dire faire des films. Longtemps, c’étaient juste des images, des traces.

Au départ, je faisais surtout de la fiction. Et puis, après un court métrage de fiction qui m’a laissé très insatisfait, je me suis posé une autre question : plutôt que quoi filmer, qui j’avais envie de filmer. Et la réponse était évidente : mon père. C’est comme ça que j’ai commencé à faire des films documentaires avec ma famille, et pas seulement à les filmer.

Qu’est-ce qui a déclenché précisément ce film-là ?

Après La Vierge, les Coptes et moi, je ne projette pas de poursuivre ce cycle familial. Mais la mort de ma mère a été le déclencheur. On avait un projet ensemble, on s’était promis de refaire un film. Elle est tombée malade, puis elle est morte. Le jour de ses funérailles, j’ai eu un réflexe presque instinctif : appeler un caméraman et filmer. Sans savoir pourquoi.

Je crois que c’était à la fois une manière de tenir une promesse et une façon de lutter contre le réel, de refuser la disparition. Comme si, par le cinéma, je pouvais continuer à faire un film avec elle, même après sa mort.

Le processus de création s’est étalé sur plusieurs années…

Oui. J’ai filmé les funérailles en 2015, puis quelques scènes avec mon père. J’ai essayé de monter cette matière, mais ça ne prenait pas forme. Il y a eu ensuite une longue pause. Puis j’ai tenté de passer par la fiction, avec un scénario inspiré de cette histoire, mais qui n’a pas abouti.

Après cet échec, j’ai ressenti le besoin de retourner filmer mon père, au moment où il entrait en EHPAD. On a repris le montage en se disant qu’il manquait une grande partie du film. Et c’est vraiment là que le film s’est construit, petit à petit, en trouvant des solutions pour “remplir” les absences.

Le film ressemble à une collecte de mémoire familiale…

Plutôt à une reconstruction. Les images d’archives sont très particulières : on peut les regarder à différents moments de sa vie, et elles ne racontent jamais exactement la même chose. En montant le film, je me suis rendu compte qu’il existait plusieurs versions contradictoires de notre histoire familiale. Mon père racontait une chose, ma mère une autre, ma tante encore autre chose.

Le film raconte ça aussi : l’idée qu’il n’y a pas une réalité objective, mais plusieurs récits possibles. Comme la mémoire, qui est fluctuante, qui se transforme avec le temps. Après la mort de ma mère, il y avait une perte de sens. Le film est devenu une manière de refaire récit, de réécrire une histoire qui s’était effondrée.

Le film navigue entre images d’archives, cartons et extraits de films. Comment as-tu construit cette forme documentaire singulière ?

Je ne me suis pas vraiment posé la question du documentaire, mais celle du récit. Le film raconte quelqu’un qui tente de se re-raconter une histoire après la mort de sa mère, en luttant contre le réel, en croyant que le cinéma peut, d’une certaine manière, retenir les morts.

L’absence de financement nous a donné une grande liberté au montage. Il y avait des scènes impossibles à tourner, alors on a inventé des solutions : des cartons inspirés du cinéma muet, puis des extraits de films de Youssef Chahine. Peu à peu, mes parents sont devenus des personnages de cinéma, presque des archétypes : le père, la mère, l’enfant.

Pour moi, un film repose sur des règles du jeu. Je les pose dès le début : archives, fiction, différentes temporalités. Le spectateur accepte ou non d’entrer dans ce jeu. S’il accepte, le film peut exister pleinement.

Ce travail a-t-il changé ton regard sur ta famille ?

Complètement. Le film est raconté du point de vue de l’enfant qui regarde ses parents. Et au fur et à mesure, ma mère n’est plus seulement “ma mère” : elle devient une femme, une épouse, une personne avec sa propre histoire. J’ai appris à regarder mes parents autrement, comme des individus à part entière.

Ça m’a permis de reconsidérer aussi mon propre récit d’enfant. Ce que je vivais comme un abandon, par exemple, prend une autre dimension quand je le regarde depuis le point de vue de ma mère ou de ma tante. Ce déplacement du regard a été fondamental pour moi.

Filmer ses proches pose forcément la question des limites. Comment l’as-tu abordée ?

Pour moi, le film pose la question plus qu’il n’y répond. Chacun a sa propre limite. C’est pour ça que j’ai gardé des moments où des proches disent qu’ils n’ont pas envie d’être filmés. Ça fait partie du film, parce que ça interroge le geste de filmer.

Au montage, on s’est beaucoup posé la question de l’équilibre. Il y a des choses que j’ai filmées et que je n’ai pas mises dans le film, notamment quand ma mère était malade. Je n’étais pas d’accord avec ça. C’est aussi pour ça que je suis passé par la fiction et par des extraits de films : pour dire autrement ce que je ne pouvais pas montrer directement.

Les réactions des spectateurs ont parfois été très contrastées…

Oui. Globalement, le film est très bien accueilli, mais certains spectateurs ont été gênés, notamment par les scènes de funérailles. D’autres, au contraire, n’ont ressenti aucune gêne. Le film agit comme un miroir : il vient toucher le rapport intime de chacun à la famille, à la mort, aux émotions.

J’ai vu des gens pleurer, d’autres retenir leurs larmes parce qu’ils ne pouvaient pas pleurer en public. Ce sont des réactions très révélatrices. Ce n’est plus seulement le film qui est en jeu, mais le rapport de chacun à sa propre émotion.

Malgré le sujet, le film laisse aussi une grande place à l’humour…

C’était essentiel pour moi. Beaucoup de spectateurs m’ont dit que ce qui les avait aidés à entrer dans le film, c’était la comédie. On rit et on pleure. Pour moi, parler de choses graves ne veut pas dire être lourd. La vie est faite de décalage, d’ironie, parfois même dans les situations les plus dramatiques.

Il y a chez mes parents, chez ma tante, une capacité à rire d’eux-mêmes, même dans des moments difficiles. Et je crois que cette légèreté donne au spectateur la liberté de traverser différentes émotions.

Le film a eu un parcours de production compliqué…

Très compliqué. Il a été très peu financé. J’en suis le coproducteur majoritaire et j’ai financé une grande partie du film moi-même. En France, on n’a quasiment rien eu pendant la fabrication. Ce n’est qu’à la fin, au montage, que quelques aides sont arrivées.

C’est un film difficile à défendre sur le papier. Je crois profondément que le cinéma se fabrique avec des images et du montage, pas uniquement avec des scénarios.

Qu’est-ce qui a changé la trajectoire du film ?

La sélection à Cannes. Ça a tout débloqué : la distribution, la visibilité, la possibilité d’une sortie en salles. Depuis, le film a été sélectionné dans de nombreux festivals et a reçu plusieurs prix. On sait qu’il touche les gens, même si ça ne garantit pas son succès en salles.

Comment souhaites-tu que le film soit reçu aujourd’hui ?

Ce n’est pas un film fait seulement pour raconter mon histoire. Si je l’ai montré, c’est pour que cette histoire devienne universelle. Beaucoup de spectateurs m’ont dit qu’ils avaient eu envie d’appeler leurs parents en sortant de la salle, de leur dire qu’ils les aimaient.

Si le film peut provoquer ça — un désir de transmission, de dialogue, de lien — alors il a rempli sa mission. C’est un film sur le deuil, mais surtout un film sur la vie.

Sortie en salles : 28 janvier 2026

Synopsis

Namir et sa mère s’étaient jurés de refaire un film ensemble, mais la mort de Siham vient briser cette promesse. Pour tenir parole, Namir plonge dans l’histoire romanesque de sa famille. Cette enquête faite de souvenirs intimes et de grands films égyptiens se transforme en un récit de transmission joyeux et lumineux, prouvant que l’amour ne meurt jamais.

Photos : La vie après Siham © Météore Films