25 ans du Labo du Festival International du Court métrage de Clermont-Ferrand
Là où le cinéma expérimental prend toute sa liberté
Entretien avec Carmin Borel, programmateur, à l’occasion des 25 ans du Labo. Il ouvre une fenêtre sur un espace à part du festival. Un lieu de liberté totale, de veille artistique exigeante et de formes indisciplinées, où le documentaire, l’hybridation et les écritures hors cadre n’ont jamais cessé de se réinventer.
Le Labo fête ses 25 ans. Dans quel esprit a-t-il été créé ?
Le Labo est né d’un désir très simple : montrer des films qui n’avaient pas vraiment leur place ailleurs. À l’époque, il faut se souvenir du contexte : la bascule de l’argentique vers le numérique, il y a un peu plus de vingt ans, a fait émerger toute une série d’œuvres qui n’existaient tout simplement pas auparavant. Des films produits hors des circuits traditionnels, parfois avec très peu de moyens, souvent en marge des écoles de cinéma.
Quand on a passé le tamis du support – qu’on a cessé de se demander comment les films étaient faits pour se concentrer sur ce qu’ils racontaient – ce qui est resté, de façon très évidente, ce sont des œuvres d’artistes qui s’emparaient de l’image en mouvement comme d’un véritable langage. Des gens venus de l’architecture, de la danse, des arts plastiques, sans forcément de background cinéma. Pour nous, c’était un défi passionnant : aller chercher ces œuvres, les sortir des galeries, des musées, parfois même de l’angle mort de leurs propres autrices et auteurs, et les amener jusqu’au public.
En quoi le Labo se distingue-t-il des autres sélections du festival ?
Contrairement aux compétitions nationale ou internationale, le Labo n’a aucune contrainte de représentativité. Nous sommes huit autour de la table, et c’est entièrement subjectif. On montre ce qui nous touche, ce qui nous bouscule, ce qui nous semble nécessaire.
Dans les autres sections, on essaie de donner un panorama de la production mondiale du court métrage. Il y a des équilibres à respecter. Au Labo, non. C’est un espace de liberté totale. Et c’est sans doute pour ça que le documentaire y est devenu si présent au fil des années.
Justement, le documentaire semble très marqué dans la sélection cette année…
Oui, très clairement. Le documentaire est une forme qui revient très fort au Labo depuis plusieurs années, bien plus que dans les autres compétitions. Pour beaucoup d’artistes, c’est un espace de création beaucoup plus libre, où l’on peut se permettre de montrer « l’image manquante », quitte à passer par l’animation, l’expérimental ou des formes hybrides.
Le terme d’hybridation est aujourd’hui un peu galvaudé, mais il faisait profondément sens à la création du Labo. Ce qui est intéressant, c’est de voir que cette esthétique a désormais contaminé l’ensemble du festival : des films hybrides se retrouvent aujourd’hui en compétition nationale ou internationale. Le Labo reste néanmoins fidèle à sa vocation initiale : être un espace d’audace, de recherche et de friction.
Peut-on dire que le Labo joue un rôle d’aiguillon dans la création cinématographique ?
C’était exactement l’idée de départ. Être l’aiguillon de la production. Aller dans des zones de friche, là où ça gratte, là où ça dérange. À l’époque, on était assez déçus par une partie de la production française, très centrée sur une fiction narrative classique. On avait envie de faire confiance à de jeunes réalisateurs et réalisatrices pour tordre ces schémas, aller chercher ailleurs des émotions, sortir des catégories toutes faites — ce film va vous faire rire, celui-là va vous faire pleurer.
Le style du Labo est volontairement difficile à définir. Il n’y a pas de ligne directrice, pas de politique de programmation au sens strict. On peut y trouver de l’animation très débridée, du documentaire radical, de la fiction expérimentale, parfois proche de l’art vidéo. Ce qui compte, c’est la singularité du regard.
© Le Court, Emma Da Silva
Comment se fait la sélection des films ?
La veille artistique est centrale, bien plus que dans les autres sections. Environ 50 % des films sont directement repérés par l’équipe : dans des festivals, des galeries, des musées, parfois en ligne. On contacte ensuite les artistes pour leur proposer d’inscrire leur film — souvent, ils n’y auraient pas pensé spontanément.
On a aussi la chance de s’appuyer sur un réseau de correspondants dans de nombreux pays, qui nous signalent des œuvres, des scènes émergentes, des festivals à surveiller. On ne peut évidemment pas être partout. Sur certains territoires, comme l’Afrique par exemple, c’est particulièrement complexe : beaucoup de productions sont destinées à un marché national de consommation, pas à une circulation internationale. Mais il y a toujours des artistes qui bricolent, inventent, et ce sont eux que l’on cherche à faire remonter.
En 25 ans, comment a évolué la création ?
D’un point de vue très personnel, je dirais que ça devient à la fois plus riche et plus exigeant. Plus riche parce que le volume de films, les outils, les circulations n’ont jamais été aussi importants. Plus exigeant parce qu’être surpris devient plus difficile. Il faut sans cesse trouver l’équilibre entre l’envie de radicalité et la nécessité de se renouveler.
On se remet beaucoup en question. On se demande régulièrement si l’on est toujours pertinent. Et puis le subjectif revient, évidemment. Mais la veille artistique, les voyages, les rencontres nourrissent énormément cette réflexion. Ces dernières années, par exemple, ce qui se passe en Chine est assez impressionnant : la qualité des films reçus a explosé, tout comme le nombre. Il y a là une structuration très intelligente entre écoles, festivals, artistes, et une capacité à investir des champs contemporains — y compris l’IA — avec une longueur d’avance.
O Rio de Janeiro Continua Lindo © Felipe Casanova
Quelle est la couleur de la sélection Labo 2026 ?
Sans hésiter : le documentaire. On aurait même pu aller encore plus loin. Environ 50 % des films sélectionnés relèvent du documentaire, ce qui est déjà beaucoup. Il a fallu garder une certaine diversité pour penser la programmation des séances, le rythme, l’accueil du public. Mais cette évidence documentaire s’est imposée à nous.
Les films nous emmènent aux quatre coins du monde, avec des sujets et des approches très variés : de l’Iran à la biodiversité, par exemple avec un film magnifique sur les vautours, d’une grande intelligence plastique et politique. Ce sont des œuvres qui prennent le temps, qui pensent leur forme autant que leur propos.
Un coup de cœur cette année ?
Oui, très clairement : I Want My People to Be Remembered d’Hélène Giannecchini. Je ne connaissais pas son travail auparavant. Elle est commissaire d’exposition, autrice, et son film est absolument remarquable.
Elle a retrouvé des archives photographiques et sonores des années 60–70 autour des communautés queer : des images, des voix, des chansons. Elle tisse tout cela avec une précision incroyable. Le montage, les cadrages, la manière de construire les plans… tout est d’une justesse rare. On sent la frontière entre art contemporain et cinéma, mais surtout une grande attention au public : elle sait quand ralentir, quand accumuler, quand laisser respirer.
C’est un film magnifique, qui, je l’espère, aura une très belle carrière au-delà des cercles queer ou LGBT, tant il parle de mémoire, de transmission et de regard.
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Photo couverture : © Le Court, Baptiste Chanat-2025