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Entretien croisé

Alors que les manifestations autour du court métrage battent leur plein, nous avons voulu, à travers une interview croisée, poser la question à deux passionnées de cinéma qui œuvrent à la transmission de ce format, Léa de l’Agence du court métrage et Agnès, professeure de lettres : quel potentiel pédagogique pour le court métrage ?

Léa Leboucq travaille comme chargée de mission au Service édition et éducation au cinéma à l’Agence du court métrage.

Agnès Van Bellegem est professeure de lettres et enseigne au sein de l’option cinéma du Lycée Jules Uhry de Creil depuis sa création il y a 9 ans.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, le court métrage, c’est quoi pour vous ? 

Léa : Un court métrage c’est un film d’une durée inférieure à une heure et il est important de rappeler qu’il s’agit bien d’un format et non d’un genre, puisque, en court métrage, tous les genres sont représentés : documentaire, fiction, expérimental… que ce soit un court ou un long, c’est du cinéma !

Agnès : Au départ c’était surtout une manière de distinguer les durées, mais ce sont des films souvent marqués par la diversité. Le réalisateur peut se permettre davantage dans le format court, il a plus de liberté. Beaucoup de courts métrages sont souvent très marqués par un genre, par une forme, par une écriture, par une esthétique et cela est évidemment toujours intéressant à exploiter au niveau pédagogique. Quand je cherche à montrer des films expérimentaux, je vais plus naturellement vers des courts métrages que vers des longs.

Quel potentiel pédagogique induit le fait de travailler sur le court métrage ? Est-ce qu’on aborde un court différemment d’un long ?

Agnès : La brièveté du court métrage permet de le travailler plus facilement en classe. On peut regarder l’œuvre intégrale, et c’est vrai que les courts métrages sont souvent de petits trésors qui permettent de montrer des pépites aux élèves, une approche esthétique diversifiée, une ouverture d’esprit… C’est plus simple à montrer en terme de durée, mais pas forcément plus simple en ce qui concerne le thème ou le traitement. 

Léa : C’est aussi ce que défend l’Agence. Le court permet d’être vu dans son intégralité et éventuellement d’être revu avec la classe au contraire du long, qu’il faut souvent découper en extraits pour pouvoir le travailler. 

Quel intérêt de relier divers films courts entre eux dans un programme, là où les réalisateurs n’ont pas pensé leur film en lien avec un autre ?

Léa : Voir un film court et le considérer comme une proposition à part entière, sans se poser la question de sa durée, me semble passionnant, mais montrer un film dans un programme est un autre travail, tout aussi passionnant. Cela permet d’ouvrir une diversité de regards et suscite une approche critique plus fine sur une thématique en faisant communiquer les films entre eux. Ce qu’il faut peut-être préciser, c’est que voir les films en programme traduit le travail d’un programmateur, qui a pensé cet agencement de films. Il y a une proposition artistique, un geste créatif là-dedans. Programmer n’est pas un geste anodin.

Agnès : Je suis d’accord sur le fait que le travail de comparaison peut parasiter, mais tout dépend du choix des films qu’on met ensemble. Comparer, c’est aussi mettre en valeur la singularité de chaque film et parfois cela aide davantage les élèves quand on confronte les films que quand on n’en voit qu’un seul. Mettre en écho des films avec une diversité esthétique aide parfois les jeunes à en parler plus facilement. Cela les oblige à argumenter et sortir du j’aime, je n’aime pas. Et il ne faut pas oublier que les élèves ont l’habitude, dans d’autres matières scolaires, de comparer différentes réalités.

Comment choisissez-vous les films que vous mettez en avant dans le cadre pédagogique ? 

Agnès : Cela dépend du contexte, par exemple quand nous étudions des nouvelles en cours de français, le format des courts métrages est tout à fait approprié pour créer des passerelles entre des procédés littéraires brefs et des procédés cinématographiques. Je peux aussi choisir en fonction d’une problématique ou d’un thème, mais je choisirai toujours un film qui a une richesse esthétique, une richesse par l’approche d’un genre ou par l’écriture du scénario et, dans l’idéal, les trois ensemble. Je ne choisirai jamais un film simplement comme illustration, et pour le dire d’une façon simpliste, je choisirai un film pour ses qualités ! 

Dans mes cours avec l’option cinéma c’est différent, car je peux aussi choisir un film davantage pour des raisons esthétiques ou techniques,  par exemple un film tourné en plan séquence.

Quelle serait la première « action idéale » pour un enseignant voulant travailler sur le court métrage ?

Léa : Je conseillerais une séance thématique proposant la comparaison entre deux courts métrages d’époques et de genres différents. Je pense par exemple à des propositions que nous faisons assez souvent sur la question du burlesque, de mettre en écho un film de Chaplin ou de Keaton avec un burlesque d’aujourd’hui, comme un film d’Abel et Gordon. Une approche comparative thématique entre deux films est une manière assez simple de structurer une séance pour aborder la forme courte avec ses élèves.

Agnès : La rencontre avec un professionnel peut aider les enseignants à se décomplexer vis-à-vis du court métrage, c’est un bon tremplin de commencer avec un tiers. Par exemple dans le cadre du dispositif Lycéens et apprentis au cinéma, il y a des rencontres avec un réalisateur ou un scénariste en classe et très souvent, ils travaillent sur un court métrage. Cela permet, je pense, à certains enseignants de se rendre compte que c’est un format qu’on peut étudier en classe sans problème. 

“Auteurs inconnus” ou “moins médiatisés”, “trop peu de documents pédagogiques”, “plus de films à étudier” : tels sont les freins souvent formulés pour l’utilisation du court métrage dans un cadre pédagogique. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous des conseils à donner ? 

Léa : Je vais prêcher pour ma paroisse, mais en même temps, comment faire autrement ? Cela me semble difficile de ne pas parler des outils que l’Agence de court métrage propose, car c’est l’essence même de notre mission de transmettre les courts métrages et de les accompagner. Pour commencer, il y a la plateforme du Kinétoscope qui permet de visionner légalement et dans le cadre pédagogique environ 200 films, la plupart accompagnés par des documents pédagogiques. 

Une autre bonne entrée en matière, pour faire les premiers pas, c’est le guide Court métrage et éducation au cinéma que nous avons édité en 2018. Il propose des repères, des exemples concrets, des outils.

Agnès : Il y a dans tous les dispositifs scolaires d’éducation au cinéma (École et cinéma, Collège au cinéma, Lycéens et apprentis au cinéma), des programmes de courts métrages qui sont proposés de temps en temps et qui sont toujours accompagnés par des dossiers pédagogiques. Il existe aussi des sites de ressources en éducation aux images comme Upopi, Le Fil des images, Transmettre le cinéma, l’Acap, etc.

Pourriez-vous citer vos coups de cœur à ne pas rater pour les jeunes ? 

Léa : Pour les enfants en maternelle, le cinéma expérimental est étonnamment très adapté. Nous avons remarqué que des films comme ceux de Norman MacLaren, par exemple son film Jeux d’images, qui joue sur des effets visuels et sonores, fonctionne très bien avec les tout petits, parce que cela joue sur des sensations. Ce sont des formes qui peuvent impressionner, je pense, les adultes, mais auxquels les petits vont être très réceptifs. Ce sont des projections délicieuses à expérimenter, parce que cela crée des réactions à vif !  

Pour le public élémentaire, il y a le film d’animation La Saint festin de Anne-Laure Daffis et Léo Marchand, absolument superbe à montrer. C’est un film qui permet de parler des émotions – on passe du rire à l’effroi – et du ressort du suspense, notamment par le montage.

Puis, pour les collégiens, voilà un classique que nous avons très souvent proposé dans les ateliers animés par l’Agence, c’est le film Kwa Heri Mandima de Robert-Jan Lacombe, un documentaire fait d’images fixes de photographie – c’est un film passionnant à étudier avec les collégiens, parce qu’il permet d’aborder des questions de mise en scène très concrètes comme le cadre, le mouvement de caméra, le montage, l’utilisation des archives et cela ouvre également à des thématiques complexes comme l’identité, la mémoire, l’exil.

Et un coup de cœur pour les plus grands : Massacre de Maïté Sonnet qui est sorti en 2020. 

Agnès : Je travaille actuellement avec des lycéens sur Planet Z de Momoko Seto et Étreintes de Justine Vuylsteker. Il y a beaucoup de poésie dans ces courts métrages : on peut vraiment travailler sur la poésie avec ce format. Les élèves, dans un atelier hier, ont compris qu’on pouvait embellir le réel, comme certains poètes le font, par la mise en scène, par la réalisation.

Pour aller plus loin :

Sur le territoire des Hauts-de-France, les occasions sont nombreuses pour découvrir le court métrage sous toutes ses formes : 

Des sites spécialisés dans la diffusion de courts métrages :

Court métrage et pédagogie

Pratiquer en Hauts-de-France 

  • Structures d’éducation aux images en Hauts-de-France